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SDIS 01, l’esprit pompier

Ce département à l’effectif conséquent de 227 SP professionnels et 5 550 volontaires connaît une particularité : les SP volontaires dans les 232 CPI assurent un quadrillage étroit du territoire tout en préservant localement l’expression d’un engagement associatif et citoyen. Découverte d’un département où « l’esprit pompier » règne…

Texte > Hugues Demeude Photos > Patrick Forget > spmag949 septembre 2003

 

Si les habitants de l’Ain sont les seuls en France à ne pas avoir de nom relatif à leur département, c’est peut-être parce que ce dernier est l’union de quatre pays bien distincts au sein desquels l’ancrage communal a toujours été prioritaire. Au nord-ouest, la Bresse et ses nombreux cours d’eau qui alimentent la Saône ; au sud-ouest, les mille étangs de la Dombes et la plaine de l’Ain ; à l’Est, les moyennes montagnes du Bugey et, au nord-est, le petit pays de Gex, voisin de la Suisse. Encadré par le Rhône et la Saône, traversé du Nord au Sud par l’Ain – la rivière qui le divise en deux moitiés, et dont il tire son nom – c’est un département aux nombreuses communes disséminées de façon harmonieuse sur l’ensemble de son territoire. Quatre cent dix-neuf localités au total, dont trois cents possèdent un corps de sapeurs-pompiers, quasiment tous au moins centenaires. Ce quadrillage serré révèle une particularité de l’Ain : la traditionnelle et historique culture du volontariat est intimement liée au fort attachement à la commune.

Moderniser sans supprimer

Une configuration que le colonel Daniel Ory, le directeur du Sdis, a dû prendre en compte au moment de la départementalisation : « Nous avons clairement affiché la volonté de réussir la modernisation indispensable des services d’incendie et de secours dans l’Ain, sans pour autant remettre en cause tout ce quadrillage subtil du territoire qui était issu d’une tradition, d’un héritage, d’une culture et d’un état d’esprit. C’était une volonté politique forte partagée entre les élus locaux et les pompiers ». Cinquante-huit centres de secours ont bien rejoint le corps départemental depuis 1996, mais les 232 centres de première intervention, qui apportent sur leur commune un service de proximité au quotidien, n’ont pas été pour leur part intégrés au Sdis. « Nous avons souhaité les maintenir dans le cadre communal, car nous affirmons que l’existence d’un CPI ne doit reposer que sur la seule volonté du maire et de son conseil municipal. De plus, les incorporer aurait été synonyme de démission pour de nombreux pompiers, compte tenu de leur attachement à la commune et de leur refus d’être intégré au corps départemental », souligne le colonel Ory. L’état-major peut de cette manière couvrir les risques avec un effectif considérable de 5 550 sapeurs-pompiers volontaires dont 3 576 sont rattachés aux CPI.

Une forte conjugaison de risques

Une couverture qui se doit d’être très dense, dans la mesure où l’Ain est le cinquième département français pour la conjugaison de tous les risques. En évolution constante d’un point de vue démographique, c’est un département qui connaît presque toutes les menaces naturelles, et ajoute aux risques technologiques ceux liés à sa position de carrefour routier stratégique au cœur de l’Europe. S’agissant de la nature : ses nombreux cours d’eau provoquent des crues saisonnières pour certains, torrentielles pour d’autres; ses moyennes montagnes et son couvert forestier doivent toujours rester sous surveillance. Concernant son réseau d’infrastructures routières et ferroviaires : 362 km de routes nationales et 214 km d’autoroutes le quadrillent ; le TGV dessert trois de ses gares ; et deux aéroports internationaux (Lyon-St-Exupéry et Genève-Cointrin) sont situés sur ses frontières. Côté risque technologique : la centrale nucléaire du Bugey, 12 sites Seveso dans la plaine de l’Ain et la vallée du plastique à Oyonnax en font un département clairement industriel, même s’il est encore perçu comme semi-rural. Risques auxquels il convient bien sûr d’ajouter ceux liés à la vie courante de 519 000 habitants. Etant donné le grand nombre de structures et le maillage très fin du territoire, la sectorisation du département n’a pas posé de problème particulier. Le Sdis a découpé son territoire en trois groupements (Ouest, Est et Sud), puis en neuf compagnies (Val de Saône nord, Dombes-Val de Saône sud, Côtière, Plaine de l’Ain, Bas-Bugey, Valserine, Pays de Gex, Haut-Bugey, Bresse-Revermont). Il n’y a pas eu à créer des centres de toutes pièces dans des zones blanches, sans effectif ; l’effort a davantage porté sur la transformation de casernes, la réhabilitation et la remise à niveau. Traduisant une forte implication des élus, les deux tiers du parc immobilier ont été réhabilités ou construits depuis 1996. C’est le cas par exemple à Poncin, en plein cœur du département, où la nouvelle caserne fut inaugurée en mai 2000. Le lieutenant Robert Aldeguer, chef de centre, défend sept communes et 3 000 habitants avec ses 36 sapeurs-pompiers volontaires : « Nous couvrons des risques autoroute, canyoning, plan d’eau et assurons 330 interventions par an. Nous sommes intégrés au groupement Est, mais sans que cela soit rigide et contraignant. C’est l’avantage de notre système, tout comme le fait d’avoir trois CPI sur lesquels on peut s’appuyer. Ils connaissent mieux le secteur que nous et c’est toujours une base avancée. Tout cela est très complémentaire ! » Cette complémentarité est mise en avant notamment par le lt-colonel Jérôme Coste, directeur adjoint du Sdis : « En mettant en place la sectorisation, nous avons voulu que chacun conserve son identité. Il était essentiel que les chefs de centre gardent un certain nombre de prérogatives, qu’ils se sentent investis d’une réelle autorité. C’est bon pour la proximité, c’est bon pour le volontariat ».

Des délais de réponse très brefs…

Les centres sont aidés par la compagnie qui est l’échelon de proximité, de soutien logistique. Les chefs de centre se tournent vers la compagnie pour aller chercher les habillements et les matériaux divers ; ils y trouvent un logisticien, une secrétaire, un responsable de la formation, un centre d’examen et d’aptitude, et la pharmacie. Coordonnant l’action de leurs trois compagnies, les chefs des trois groupements ont des missions identifiées dans des domaines comme la prévision, la prévention et la formation. Mais une telle organisation réclame de leur part un grand investissement sur le terrain au contact des volontaires. Ce que confirme le commandant Christophe Duchazeaubeneix qui est à la fois chef du CSP de Bourg-en-Bresse, de la compagnie Bresse-Revermont et du groupement Ouest : « Avec notre système, que cela brûle ou qu’il y ait un accident, nous pouvons apporter une réponse à la population dans des délais extrêmement brefs. Notre maillage est vraiment serré. L’un des enjeux de mon travail, c’est d’être sur le terrain auprès des volontaires dans nos CS et de maintenir le lien avec les CPI ». Les centres de première intervention, même s’ils ne sont pas intégrés, conservent des liens étroits avec le Sdis. Le colonel Daniel Ory s’en explique : « Si nous avons statutairement maintenu les CPI dans le cadre communal, ce n’est bien sûr pas pour les abandonner. On peut considérer aujourd’hui que, dans les faits, les sapeurs-pompiers volontaires des CPI sont départementalisés à 80 % : ils sont formés, passent l’aptitude médicale, reçoivent l’allocation de vétérance, sont couverts par la protection sociale, et suivis par la gestion administrative…». Autre spécificité du département : les volontaires des CPI ont la possibilité de venir en double engagement au corps départemental dans un centre de secours. C’est un système à la carte, qui leur permet d’en faire un peu plus. Ils suivent alors une formation qui correspond à l’exercice de leurs missions dans le cadre du centre de secours auquel ils sont rattachés. C’est le cas de 268 volontaires de CPI dans l’Ain, à l’instar de l’adjudant-chef Claude Ruffinoni, qui est à la fois chef du CPI de Sergy dans le pays de Gex et volontaire au CS de Thoiry : « Au CS, je monte des gardes une semaine sur cinq. Je me rends disponible sur bip. Dans mon centre, je m’occupe des manœuvres mensuelles, des recyclages. On assure environ 40 interventions par an, pour la plupart sanitaires. Notre corps est particulièrement bien formé, car nous avons été jusqu’à huit sur dix-sept à être en double appartenance avec Thoiry. Autant dire que je n’ai aucune crainte de faire partir trois jeunes en VTU pour un secours à victime ».

Des formations adaptées

Les formations dans le département sont à la hauteur des effectifs, c’est-à-dire considérables et intenses. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un stage ne soit organisé à l’école départementale ou dans les CS. Mais elles ne doivent pas être contraignantes pour le volontaire, comme le souligne le colonel Ory : « On a organisé les formations dans l’esprit de l’arrêté ministériel. Premièrement, en privilégiant la modularité : les volontaires acquièrent les modules un par un, à leur rythme ; en garantissant aussi la reconnaissance des acquis ; et puis, on fait en sorte d’adapter la formation au strict besoin du pompier : il doit simplement avoir l’aptitude nécessaire aux missions qu’il exerce au quotidien. Si, demain, je mets dans le plan d’équipement une échelle de 45 mètres à Inimont, dans l’Ain, au prétexte qu’il en existe une à Paris, tout le monde va me prendre pour un marteau ; eh bien, malheureusement, c’est l’attitude que trop de responsables ont quand il s’agit des hommes ! »

La montée en puissance du SSSM

Pour répondre à la forte augmentation des interventions pour secours à victimes, qui représentaient 60 % des 29 467 sorties répertoriées en 2002, due notamment à une inflation des sorties par carence ambulancière, l’état-major a choisi depuis quelques années de renforcer le SSSM. Le service de santé est en mesure aujourd’hui d’offrir une réponse graduée très fournie. « Nous sommes 85 médecins et une cinquantaine d’infirmiers », indique Jean Gabriel Damizet, unique médecin SPP, qui coordonne l’action du SSSM au niveau départemental. De fait, il y a eu beaucoup d’évolutions ces dernières années. D’abord pour les victimes : l’ensemble des VSAB ont été équipés de DSA dès l’an 2000, ce qui a permis, en trois ans, de passer de 2 % de récupérations sur la fibrillation ventriculaire à 12 %, c’est-à-dire de sauver huit vies par an ! Il y a eu aussi une montée en puissance des infirmiers au niveau opérationnel, ce qui signifie que le SSSM a misé sur une forme de para-médicalisation, comme le souligne le docteur Damizet : « Nous n’envoyons pas d’infirmier seul, en dehors de l’antalgie. Mais nous avons donné une légitimité à l’acte infirmier lorsqu’ils sont seuls en intervention en attendant l’arrivée du médecin. Des protocoles mis au point avec le Samu permettent de cadrer toutes les conduites qu’ils ont alors à tenir : dans l’arrêt cardio-respiratoire, ils ont une conduite à tenir spécifique, ainsi que dans les troubles de conscience, les hémorragies, ou les convulsions ». Un protocole douleur a également été mis en place, permettant aux secouristes de faire appel au SSSM après une évaluation objective d’une forte douleur ressentie par la victime. Ces évolutions touchent aussi les sapeurs-pompiers : l’aptitude médicale a été améliorée par les médecins qui font preuve de souplesse à travers les aptitudes modulées ; le pompier peut être limité dans certaines fonctions, comme le port de l’ARI, mais apte dans d’autres circonstances. Par ailleurs, un service de soutien psychologique, dirigé par la psychothérapeute Martine Purorge, a été créé pour les aider à gérer le stress opérationnel. Pour le docteur Damizet : « Le SSSM dans l’Ain est une unité au service des pompiers. Il existe pour assurer la prévention, leur sécurité en intervention, leur soutien psychologique, et leur formation ». Un service de santé qui entretient d’excellents rapports avec le Samu, à tel point que la future plate-forme de régulation 15-18 sera opérationnelle dès la rentrée 2004, au sein de la nouvelle Cité des pompiers en périphérie de Bourg-en-Bresse. Un regroupement qui permettra aux « rouges » et aux « blancs » (cf. rubrique Rencontre) de mieux se comprendre et d’apporter d’autres réponses aux prestations de confort qui finissent par être démobilisantes comme s’en insurge le colonel Ory : « On commence à être à la limite de l’asphyxie à cause de ces interventions. Les jeunes sapeurs-pompiers ne s’engagent pas pour être les bonnes à tout faire de la République ! »

Le Grimp et le risque canyon

Montagnes, canyons, gorges, cascades… le département présente un relief très accidenté sur toute sa partie ouest. Il se révèle être un territoire à risques qui nécessite la mise en place d’une structure Grimp bien étoffée. 48 sapeurs-pompiers se sont spécialisés dans cette discipline, dont environ quinze chefs d’équipe. Une cinquantaine d’interventions sont réalisées tous les ans par ces spécialistes qui opèrent presque à chaque fois pour du sauvetage. Ils deviennent notamment indispensables quand les moyens héliportés ne peuvent plus être employés. Etant donné les risques particuliers que fait courir la vingtaine de canyons répertoriés dans le département, des membres du Grimp se sont spécialisés dans le secours en canyon, qui réclame des aptitudes bien spécifiques : 28 IMP 3 se sont formés pour être aptes à intervenir dans ces conditions périlleuses en eau vive.

Quelques chiffres

Géographie

Préfecture : Bourg-en-Bresse (43 000 habitants). 3 sous- préfectures : Belley, Gex, Nantua. Superficie : 5 762 km2. Population : 515 270 habitants répartis sur 419 communes. Troisième département de France pour sa croissance démographique. Densité : 89 habitants par km2 (moyenne nationale : 104). Altitude maximale : 1 723 m (Crêt de la Neige).

Personnel

227 SPP, 5 550 SPV dont 2 242 rattachés au corps départemental et 3 576 aux CPI, dont 268 en double engagement, ce qui classe le département au troisième rang national après le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. 70 personnels administratifs et techniques ou contractuels.

Equipement

Sur les 58 casernes, 33 bâtiments ont fait l’objet de travaux immobiliers. 200 véhicules de secours à personnes et sauvetage, dont 66 VSAV, 45 véhicules ou remorques de secours routier, 3 PMA, 7 véhicules plongeurs, 3 cellules sauvetage-déblaiement. 231 engins d’incendie dont 72 FPT, 37 CCF, 11 EPA, 90 remorques.

Budget

Le budget de fonctionnement 2003 s’établit à 27,55 millions d’euros, financés par le département à hauteur de 69,27 % (soit un peu plus de 19 millions d’euros), les communes pour 27,91 % (7, 68 millions d’euros) et d’autres recettes pour 2,82 %. Les frais de personnel équivalent à 61 % de ce budget, soit 16 855 000 euros.

NOMBRE D’INTERVENTIONS

2002 : 29 467 interventions. Le secours à victimes représente 60 %. Les CPI sont intervenus à 6 381 reprises.

RISQUES PARTICULIERS

La centrale nucléaire du Bugey, 12 sites Seveso et la vallée du plastique à Oyonnax.

 

Commandant Michel Bacheley, président de l’union départementale, 61 ans, SPV depuis 1970, originaire de l’Eure.

En 1973, il s’installe dans le département pour travailler dans un service sécurité de l’industrie chimique. Depuis 1978, il est le chef du CS de Montluel (1 200 interventions par an). Trésorier général de l’UD de 1983 à 1995, nommé président en 1995. Commandant depuis le 1er janvier 2001.

Le SP Mag : Quel est le rôle d’un président d’UD dans un département qui comprend 5 550 volontaires ?

Cdt M.B. : Un rôle de rassemblement et d’écoute. Il faut être constamment sur le terrain, et comprendre les remarques, les demandes des professionnels et des volontaires. Cela fait trente ans que je suis à Montluel, ce qui me permet de connaître tous les chefs de corps du département et les spécificités de chaque centre. J’ai toujours été en contact étroit avec eux, de sorte que je n’hésite pas à émettre un avis relatif au volontariat, notamment lors des réunions d’état-major du lundi matin lorsqu’une décision doit être prise sur l’évolution d’un centre. Si, de suite, vous voulez révolutionner les choses en arrivant de l’extérieur avec vos idées toutes faites, cela se retourne contre vous. Il faut toujours faire preuve de tact avec les hommes.

Quelles seraient selon vous les actions à mener pour maintenir ce potentiel humain ?

Ce sont celles que le colonel Ory continue de mettre en œuvre pour fidéliser les volontaires et conserver cette formidable réserve que représentent les CPI. Il faut agir sur trois principaux axes. Auprès des pouvoirs publics, notamment du gouvernement pour qu’il fasse en sorte de valoriser le SP mais sans l’alourdir à travers les formations à répétition. Il faut adapter la formation du sapeur-pompier aux risques locaux. Auprès du public également pour montrer à quel point le sapeur-pompier est porteur de valeurs. Qu’il exécute un vrai devoir de citoyenneté. On cherche aussi à sensibiliser les employeurs pour leur faire comprendre que c’est un atout d’avoir un pompier dans son effectif. Employeur privé comme public.

Le congrès a-t-il permis de redonner un nouvel élan collectif, de renforcer l’associatif ?

Oui, tout à fait. On pensait que la réforme des 35 heures allait nous apporter encore un peu plus de présence volontaire et d’investissement dans l’associatif. Cela n’a pas été le cas. De nos jours, dans cette société de loisirs où les mentalités portent à l’individualisme, les jeunes sont de plus en plus nombreux à n’être intéressés que par l’aspect opérationnel. Même si nous avons la chance d’être bien lotis en comparaison d’autres départements. Mais après les efforts que nous avons fournis depuis deux ans pour sensibiliser l’ensemble des volontaires à ce que peut représenter le congrès, nous sentons un sursaut, une nouvelle dynamique. Le congrès mobilise les jeunes et semble leur avoir donné l’envie de s’investir durablement dans l’associatif.