Certaines méthodes de lutte anciennes qui utilisent le feu contre le feu, aujourd’hui appelées « feux tactiques » perdurent. Les services d’incendie ont notamment eu recours à ces techniques dans le Gard, en Corse, en Ardèche ou dans les Alpes-Maritimes lors des grands feux de forêt de l’été 2003. Elles ont trouvé depuis peu un cadre législatif.
Texte > cdt Nicolas Coste, CSP Le Vigan, Sdis du Gard, animateur du groupe de travail « feux tactiques » de l’Entente > spmag965 fev2005
L’usage du feu a toujours existé comme technique d’extinction des incendies de forêt. Les sapeurs-pompiers y ont recours, de façon régulière, dans plusieurs pays, dont l’Espagne, le Portugal, les Etats-Unis, l’Australie, mais également en France, notamment dans les départements du Sud du pays. Si la technique est bien affichée à l’étranger, elle l’était moins en France. Sa pratique a été longtemps cachée et utilisée dans l’ombre, tant le sujet était tabou.
Et cette technique a souvent été mise en cause pour des raisons non pas opérationnelles mais essentiellement juridiques. Il était en effet difficile de savoir si le droit d’allumer un contre-feu existait, selon le texte auquel on faisait référence (voir encadré juridique p. suivante). Ces dernières années, la technique des feux tactiques s’est affirmée, notamment au cours de l’été 2003, où les actions de feux tactiques, menées dans sept départements, ont contribué efficacement à l’extinction de certains incendies de forêt.
La reconnaissance officielle
Aujourd’hui, les méthodes de feux tactiques trouvent un cadre juridique dans une loi. En effet, des dispositions spécifiques ont été prévues dans la nouvelle loi de modernisation de la sécurité civile n° 2004-811 du 13 août 2004. Dans l’article 26, le paragraphe II mentionne explicitement : « Le commandant des opérations de secours peut, même en absence d’autorisation du propriétaire ou de ses ayants droit, pour les nécessités de la lutte contre l’incendie, recourir à des feux tactiques. » Cette rédaction courte et simple reconnaît la méthode des feux tactiques et répond de façon très claire aux interrogations qui se posaient auparavant.
La technique
Pour mieux comprendre, il est nécessaire de définir la terminologie utilisée :
les feux tactiques : terme général qui désigne les deux méthodes d’emploi du feu dans le cadre de la lutte contre les incendies de forêts : le contre-feu et le brûlage tactique.
Le contre-feu : consiste à allumer un feu à l’avant d’un
front de feu au cours d’un incendie, le long d’une zone d’appui,
pour supprimer du combustible par le feu. Le contre-feu se développe
alors en direction de l’incendie, laissant derrière lui une zone
brûlée qui sera contrôlée par des moyens de lutte.
A la rencontre du contre-feu et de l’incendie, faute de combustible,
l’incendie s’éteint.
Le brûlage tactique : consiste, par un allumage le long d’une zone
d’appui, à « canaliser » le flanc d’un incendie
pour le réduire, ou bien, à terminer l’extinction d’une
lisière qui présente des risques de reprise, ou bien encore à créer
en situation menaçante une zone refuge pour mettre en sécurité du
personnel. Ces méthodes de lutte sont totalement
complémentaires les unes des autres et
peuvent êtres utiles dans certaines situations opérationnelles. Elles s’inscrivent pleinement dans un dispositif opérationnel placé sous l’autorité du commandant des opérations de secours et ne changent en rien la stratégie de la lutte contre les feux de forêt. L’attaque directe par les moyens terrestres et aériens doit être privilégiée dans la mesure du possible ; les feux tactiques s’inscrivent plutôt dans les méthodes d’attaques indirectes, nécessitant une anticipation suffisante. Des moyens d’extinction, adaptés au feu tactique allumé, sont alors disposés le long de la zone d’appui pour assurer le contrôle de l’allumage et prévenir les sautes de feu éventuelles.
La formation
S’agissant de techniques d’extinction particulières qui peuvent présenter des risques, il est indispensable que les personnels utilisateurs aient suivi une formation spécifique que le commandant des opérations de secours devra intégrer. Le contenu et les conditions de mise en œuvre de ces formations sont actuellement à l’étude et seront annexés à la nouvelle version du Guide national de référence feux de forêt qui doit paraître prochainement.
En matière de formation, l’expérience acquise au cours des années passées et notamment celle de 2003 a confirmé que les feux tactiques tenaient toujours une place dans les techniques de lutte contre l’incendie de forêt et que leurs mises en œuvre suivaient généralement une même procédure, que ce soit dans le Gard, en Ardèche, en Corse, dans les Alpes-Maritimes ou le Var. La décision était prise par le commandant des opérations de secours, l’allumage suivait toujours une zone d’appui et sa réalisation était placée sous la responsabilité d’un personnel formé en brûlage dirigé, sapeur-pompier ou forestier, du niveau de responsable de chantier.
La formation de responsable de chantier de brûlage dirigé, associée à une pratique régulière de cette activité, sera nécessaire pour appréhender ensuite une formation complémentaire aux feux tactiques. L’usage du feu dans le cadre préventif par le brûlage dirigé constitue en effet une excellente école du feu, permettant au personnel d’acquérir un savoir-faire dans l’allumage et la maîtrise d’un feu, et ce dans des limites géographiques définies à l’avance. Elle permet également de mieux percevoir les paramètres influant sur la propagation des incendies, c’est-à-dire la vitesse du vent, la température de l’air, l’hygrométrie de l’air, l’état de déshydratation de la végétation… Le brûlage dirigé sera donc un préalable incontournable aux futures formations feux tactiques dont les bases sont en cours de préparation.
L’expérimentation
Dans un cadre expérimental, afin de préparer les futures formations et d’acquérir des données physiques de feux tactiques, des essais comparatifs à échelle réelle ont été menés sur le terrain dans le secteur du Vigan au mois d’avril 2004. Ceux-ci ont été réalisés conjointement par les sapeurs-pompiers du Gard et le Ceren, sur deux parcelles de terrain similaires dans des conditions météorologiques identiques : expositions sud-est, surface unitaire de 3 000 m2, végétation de genêts purgatifs, piste en partie haute, coupe-feux préparés sur les côtés et en bas de la parcelle.
La première parcelle a été traitée par un contre-feu allumé à l’appui de la piste, devant un feu montant, allumé en partie basse de la parcelle. Des thermocouples étaient installés le long de la piste pour mesurer les températures subies par les personnels à l’allumage. Le contre-feu allumé sur 60 mètres de longueur s’est élargi d’une dizaine de mètres avant de rejoindre l’incendie, provoquant une inflammation importante, puis l’extinction des foyers. Le personnel travaillait à des températures acceptables en tenue de feu (maximum de 60 °C) et l’utilisation de l’eau a été très faible : quelques centaines de litres seulement ont été utilisées pour diminuer l’intensité du contre-feu et éviter les sautes.
Dans la 2e parcelle, l’allumage débutait en partie basse. Face au feu montant en propagation libre, il était impossible et extrêmement dangereux de positionner du personnel le long de la même piste, tant le rayonnement était fort (température supérieure à 250 °C). Une veste de cuir, installée pour test à 8 mètres de la végétation, au-delà de la piste, a bien résisté au premier essai et s’est totalement consumée au cours du 2e essai. Les premiers résultats démontrent dans ce cas de figure l’intérêt du contre-feu pour stopper l’incendie au lieu de l’attendre. Des résultats plus complets seront communiqués et publiés ultérieurement par le Ceren.
Les effets sur le personnel
Aux côtés de résultats physiques, en condition opérationnelle, une action de feu tactique peut engendrer des effets psychologiques favorables au personnel, générant un sentiment de confiance à la place de l’inquiétude, voire de l’angoisse. Le commandant N. Coste, commandant des opérations de secours, témoigne : « Le samedi 9 août 2003 à Aumessas à 3 h 51, le dispositif de lutte composé d’un groupe d’intervention feux de forêt qui vient d’échouer à une attaque directe en contrebas, est repositionné en haut de pente sur une piste. La crainte se lit sur les visages, l’incendie violent progresse vers le haut, en direction de la piste dans des genêts purgatifs et des résineux. Les flammes atteignent une dizaine de mètres de hauteur. Il n’est pas pensable de rester à cette position à attendre le feu. Celui-ci, trop violent, dépassera de loin les possibilités hydrauliques des engins. Dans une telle situation, en tant que commandant des opérations de secours, je prends la décision d’allumer un contre-feu.
Deux personnels allument à la torche, le long de la piste. Le groupe d’intervention feux de forêt assure la protection et l’avancement de l’allumage ainsi que la surveillance des sautes. Dès lors, les personnels s’activent, prennent confiance devant un feu allumé tout près, mais qui s’éloigne d’eux en direction de l’incendie. Il faut faire vite, pour devancer l’incendie, mais pas trop, pour « tenir » le contre-feu et éviter les sautes. A 5 h 56, l’allumage parvient 600 mètres plus loin, le contre-feu est descendu à la rencontre de l’incendie où les deux fronts ne font qu’un, pour ensuite s’éteindre. La suite de l’intervention a consisté à traiter les flancs, de façon traditionnelle, avec les établissements de grande longueur de tuyaux, à l’eau et avec les moyens aériens dès le lever du jour. »
Les multiples situations rencontrées au cours des feux de forêt montrent la nécessité de disposer de moyens dimensionnés, adaptés à la lutte. Les groupes d’intervention feux de forêt, les groupes lourds, les commandos DIH, les moyens aériens, les divers agents extincteurs : l’eau, les moussants, les retardants constituent les principaux « outils » de lutte dont dispose le commandant des opérations de secours. La parution des feux tactiques dans une loi constitue une avancée très significative dans la lutte contre les feux de forêt. Elle « officialise » une pratique ancestrale que des acteurs de terrain mettent en œuvre depuis des années. Elle va être rajeunie et organisée, et nécessite aujourd’hui un cadre d’application bien défini, à savoir :
C’est dans ce contexte et à ces conditions que les feux tactiques s’inscrivent pleinement dans les méthodes de lutte, non pas en concurrence, mais en complément de celles déjà existantes.
Témoignages
Les chefs de groupe feux de forêt et les techniciens de la forêt présents sur les lieux, engagés sur l’incendie d’Aumessas (Gard), le 9 août 2003, ont apporté leurs témoignages.
Le capitaine Gilbert Arnal, chef de groupe du GIFF 34 (Hérault).
« Gestion économique du potentiel en eau, économie du potentiel en matériel et personnel qui travaille en toute sécurité, absence de lisière active et un risque de reprise diminué.»
Bernard Ricau, garde moniteur du parc national des Cévennes, antenne Aigoual.
« Là, en compagnie des pompiers alsaciens, j’ai assisté à la mise en œuvre d’un contre-feu, destiné à stopper le front de flammes qui montait vers cette piste. Ce front de feu me semblait alors situé à une centaine de mètres en contrebas de la piste vers laquelle il progressait rapidement.
Sur les consignes du cdt Coste, deux pompiers « allumeurs » pourvus du même équipement de protection et de mise à feu que j’ai vu employer lors des opérations de brûlages dirigés d’hiver, ont commencé à faire brûler les genêts et broussailles du bord inférieur de la piste (côté du feu montant). D’autres pompiers sur la piste arrosaient à la lance, dès que les flammes montant trop haut, risquaient de sauter la piste ou de gêner les intervenants.
Partis du carrefour entre les pistes n° 173 et n° 81, les allumeurs se sont dirigés progressivement vers l’est, en direction du col des Portes. Le dispositif d’arrosage suivait parallèlement le même mouvement vers l’est. Les premiers genêts brûlés, le feu a progressivement gagné vers le bas, enflammant alors un bosquet de jeunes épicéas d’environ 10 mètres de haut situé en aval de la piste, provoquant des torchères impressionnantes et fugaces à chaque arbre enflammé. Le front de flammes montant s’étant rapproché à quelques dizaines de mètres, un courant aérien de convection d’air chaud s’est alors très visiblement formé, aspirant le front de flammes descendant.
Les pointes des flammes de deux fronts à plusieurs mètres de hauteur étaient orientées en opposition, puis se sont rejointes à une trentaine de mètres environ en aval de la piste d’où était parti le contre-feu. La progression du feu s’est alors stoppée par opposition des fronts puis par manque de combustible.»
André Lacroix et Francis Milhau, ONF, unité territoriale Aigoual.
« La méthode employée lors de la reprise du 8 août au soir, s’apparente au contre-feu établi pour anticiper sur les événements qui auraient pu prendre un tour dramatique. Le travail du personnel à pied a permis de contenir les flammes en bas de versant mais il était impossible de lutter face au feu ascendant. En partie haute, la piste n° 81, étroite (3,50 m de chaussée), non débroussaillée, séparait la zone en feu d’une jeune plantation dense (épicéa – pin noir) couvrant le haut du versant. Si l’incendie s’était propagé en amont de cette piste, la lutte aurait été quasiment impossible (pas d’accès pour les véhicules, végétation très dense). La décision a été prise de brûler une bande de végétation le long de la piste n° 81 sur environ 20 mètres de largeur et en lisière d’un boisement d’épicéa d’environ 40 ans, avant l’arrivée du front de feu. L’incendie montant s’est donc fortement ralenti au contact de cette zone brûlée ; le personnel au sol et les avions porteurs d’eau ont pu ainsi plus facilement maîtriser le sinistre. A notre avis, la méthode employée a été la plus logique et le mieux adaptée et a donné des résultats satisfaisants. »
Références juridiques avant la loi
Le règlement d’instruction de manœuvre des sapeurs-pompiers communaux, approuvé par l’arrêté du 1.02.78, évoquait à l’article 30 « Les contre-feux » (chapitre V, 9e partie) comme moyen efficace de lutte contre les feux de forêt, et détaillait ses conditions d’emploi. Un cadre réglementaire existait pour les sapeurs-pompiers. Cette 9e partie du règlement d’extinction et de manœuvre a été abrogée, par l’arrêté du 6.09.01 fixant le guide national de référence relatif aux feux de forêt, à compter du 1.01.02 Le cadre réglementaire a été supprimé à cette date et n’a pas été remplacé. Le code forestier, par son article L322-1, dans sa rédaction issue de la loi d’orientation sur la forêt n° 2001-602 du 9.07.01, précise que : « Sous réserve des dispositions de l’article L321-12, il est défendu à toutes les personnes autres que les propriétaires de terrains boisés ou non, ou autres que les ayants droit de ces propriétaires de porter ou d’allumer du feu sur ces terrains et jusqu’à une distance de 200 m des bois, forêts, plantations, reboisements, ainsi que des landes, maquis et garrigues soumis aux dispositions de l’article L 322-10 ». Cet article limitait l’emploi du feu aux seuls propriétaires ou ayants droit, en dehors des périodes d’interdiction, c’est-à-dire l’été, hormis les cas de travaux de prévention des incendies de forêts effectués par l’Etat, les collectivités territoriales et leurs groupements ou leurs mandataires tels que l’office national des forêts et les services d’incendie et de secours ainsi que les associations syndicales autorisées qui peuvent comprendre l’emploi du feu, en particulier le brûlage dirigé. Il s’agit de travaux en phase de prévention et non en phase de lutte.
Le Code général des collectivités territoriales par son article L 2212-1, charge le maire, sous le contrôle administratif du représentant de l’État dans le département, de la police municipale. L’article L 2212-2, précise au 5e alinéa que celle-ci comprend notamment « le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature, tels que les incendies, les inondations… de pourvoir d’urgence à toutes les mesures d’assistance et de secours… »
Le Code pénal peut être défavorable à l’auteur d’un contre-feu qui prévoit des poursuites pour incendie volontaire, ou favorable, si l’on fait référence à l’article 122-7, qui exonère de toute responsabilité pénale la personne qui « face à un danger imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien ».
La réponse du ministre de l’Intérieur n° 57646 du 12.02.01 à la question posée par M. Alary, député du Gard, confirmait la nécessité de définir plus précisément les conditions d’emploi opérationnel de la technique afin de limiter les éventuelles conséquences dommageables.
